LA RIVIERE DE L'HERS

 
L'Hers est appelé communément « la rivière ». Il fut, aussi loin que l'on puisse remonter le cours du temps, un des élément essentiel à la vie du village. Depuis toujours l’Hers fournit l'eau nécessaire aux hommes et aux animaux..
Aujourd’hui, encore, il continue à jouer ce rôle vital. Nous en sommes guère conscients lorsqu'il suffit d'ouvrir le robinet pour l’eau coule à  volonté. Nous oublions volontiers que c’est la nature qui la prodigue.
Ces dernières décennies, à ces besoins domestiques s'est ajouté l'usage, encore plus dispendieux en eau, de l'irrigation du maïs.
 

YRCE ET HERS

Notre rivière était dénommée "Yrce" dans les anciennes chartes latines, comme celle de l'an 963, qui acta la donation du prieuré de Camon à l'abbé de Lagrasse. Plus récemment, lorsque la langue romane, puis le français, furent utilisés dans les écrits, on le vit orthographié  « Lers ». Plus tardivement au vingtième siècle il devint enfin  « l'Hers »
Très tôt on le qualifie  d'Hers Blanc (Yrce Alba) ou d'Hers Vif. Ce qualificatif s'applique en opposition avec l'Hers Mort, rivière bien plus paisible, qui naît  près de Fonters du Razés, dans le pays de Lauragais, et se jette dans la Garonne après avoir contourné Toulouse.
En 1880 Adolphe Joanne dans sa description du département de l'Ariège l'appelle Grand-Hers. De nos jours les cartes topographiques donnent ce nom à la partie terminale de son bassin, en aval de Mazères.
 
L'Hers Vif prend sa source, au pied du Chioula prés de Prades-Montaillou dans le département de l'Ariège. Il a creusé au cours des millénaires les gorges de la Frau. Il est rejoint à  Fougax et Barrineuf par le torrent du Lasset qui descend, par la vallée de Montségur, du Massif du Saint-Barthélemy. Après un parcours de prés de 130 km, le long du piedmont pyrénéen,  il se jette dans l'Ariège à Tramesaygues auprès de Cintegabelle.
Cette description du cours de l'Hers est conforme aux normes de la géographie moderne qui veulent qu'un cours d'eau naisse de la source la plus éloignée de son confluent. Cette façon de faire fut longtemps ignorée. A Tréziers, on disait de L'Hers qu'il venait du Pic de Saint Barthélemy. Cette approximation était couramment acceptée comme vérité. Pour tous, c’était une évidence, la rivière se nourrissait des eaux de la fonte des neiges. La disparition du blanc manteau hivernal sur les hauteurs dominant Montségur coïncidait avec les fortes crues printanières. De même chacun constatait que les gros orages sur la montagne troublaient brusquement ses eaux.
 
Ce défaut d’appréciation n'était pas l'apanage des seuls habitants de Tréziers. Dans les « Chroniques Romanes des Comtes de Foix », publiées en 1895 par Esquerrier et Miégeville, il est écrit que Lers prend sa source au-dessus de Lavelanet. La châtellenie de Prades et Montaillou est, elle, placée sur un affluent de Lers (1).
 
LA RIVIERE DE L'HERS

Plus précisément le bassin du l'Hers commence au col de Chioula dans les bois de Goutines et du Drazet, inclus dans la forêt domaniale de Prades. Il nait de la réunion des eaux venant de la Fontaine de l’Hers et des Fontaines du Drazet. A noter que la branche venant des fontaines du Drazet est plus longue de deux cents mètres. Il descends vers le nord  recueillant plusieurs petits torrents. Souvent il disparait aux yeux de l'observateur. Ce que l'on devine de son lit demeure  à sec une bonne partie de l'année.
 

Gorges de la  Frau
 
Il s’affirme comme cours d'eau et gagne son nom d’Hers vif après le village de Fougax.
Jusque là, son nom varie. Pour le cadastre devant Prades Montaillou c’est la Jouncasse. Lorsqu’il arrive à Comus,un petit ruisselet qui le joint à la Prade de Lafrau va lui donner le nom  de La Frau dans les gorges du même nom. Il trace la limite entre les régions de Midi Pyrénées et de Languedoc Roussillon.  Par un dénivelé de cinq cents mètres il atteint une vallée qui vient de Montségur. Il prend son nom de "ruisseau de la Frau et de l’Hers" après avoir reçu  sur sa rive droite les ruisseaux de la Font del Prat et de la Fount de Magne. Il va prendre définitivement son nom de Rivière de l’Hers vers le Pont de l’Espine où se trouve la jetée d'un moulin.
 
L'HERS DE TREZIERS
La vallée de l'Hers que domine au nord-est le village de Tréziers a vu au cours des siècles se déposer, au gré des inondations, une épaisse couche de graves et de limons. C'est la terre la plus fertile du village.
Selon la tradition elle aurait été défrichée au Moyen Age par les moines du prieuré de Camon. Jusqu'au milieu du vingtième siècle la partie méridionale était désignée sous le nom de « Les Canonges » ; en langue occitane: « Les Chanoines ». Les anciens du village voyaient là une preuve de la présence monastique.
 
Elle plaçait, de même, l'origine du château primitif de Tréziers dans un établissement dépendant du prieuré Camon. Plus qu'un ouvrage défensif, il aurait été une grange avec des annexes permettant d'exploiter la plaine alluviale de l'Hers et les pâturages des hauteurs.
 
Les habitants de Tréziers devaient descendre s’approvisionner en eau au lieu dit « la Païchère » à plus d’un kilomètre du village. En cet endroit  le chemin seigneurial qui, passant par le Piala, reliait Tréziers à Lagarde, franchissait l’Hers à gué. Une barre rocheuse repoussait la rivière vers l’est donnant naissance à un « gourg ». C’était une cavité profonde, un gouffre disait-on. Ici le courant s’apaisait pour s’élancer à nouveau une fois le gué passé. A cette eau claire et renouvelée les villageois remplissaient cruches, barriques et autres récipients. En amont la rivière formait un petit plan d’eau bordé d’une large plage de sable et de graviers. On y conduisait s’abreuver deux fois par jour les animaux domestiques. On attelait les bœufs à la charrette sur laquelle on arrimait les récipients destinés à transporter l’eau. Derrière, éventuellement on attachait la chèvre. Le convoi descendait dans le bruit des cahots jusqu’à la païchére. On faisait reculer l’attelage jusqu’à ce que le plancher de la charrette affleure le courant. On enlevait le « moural » aux bœufs pour qu’ils puissent boire. Dans ce moment de détente pour les bêtes on puisait avec un seau dans la rivière pour remplir la barrique. Mon père m’a raconté que lors de l’une de ces corvées, dans les années 1930, l’oncle Martin, Martinou pour ses amis, avait oublié de libérer sa chèvre. La pauvre bête avait failli de périr noyée.
 
L'Hers est une rivière dont les hautes eaux coulent de l'hiver au printemps. En été il devient une rivière bien modeste et tranquille. Entre 1984 et 1985 la construction du lac de Montbel, une vaste retenue de prés de 60 millions de m3, permet de lâcher de l'eau en période d'étiage.

Depuis toujours, l'Hers est imprévisible. Il peut grossir brusquement lors des orages. Il y a quelques années il sortait de son lit plusieurs fois par an. Le lac de Montbel, a permis d'écrêter quelque peu son débit. Toutefois il n'intervient que modérément car la prise d'eau du Peyrat qui dérive l'eau de l'Hers a un débit maximum de 10m 3/s. Lors d'épisodes orageux le débit en amont peut être bien supérieur. Le 19 mai 1977 la station de mesure de Bélesta enregistra un débit journalier de 56 m3/s.(4) Puis en aval du Peyrat l'Hers reçoit des affluents tout aussi capricieux : le Blau à Chalabre et le Touyre qui le joint à Lagarde à proximité de Sibra.

 
Au printemps, jusqu’à mi juin, son flot restait tumultueux. Comme beaucoup de cours d'eau on l’utilisait pour acheminer des grumes de bois par flottage. Les ressources des forets de Bélesta pouvaient descendre jusqu'à l'Ariège et la Garonne. Cela depuis très longtemps comme en témoignent les archives. En 1280 Gui de Lévis III seigneur de Mirepoix obtenait une autorisation du seigneur de Puivert, propriétaire de moulins sur L’Hers. Il lui permettait de faire  passer des trains de bois aux barrages de ses moulins contre une indemnité de 2000 deniers par convoi.
 
LES DIVAGATIONS DE L'HERS
Entre la butte de Lagarde et le  "pech de Montaragou", l’Hers qui depuis Chalabre coulait vers l’ouest, se dirige brusquement vers le nord-est. La dénivellation devient assez importante pour l’empêcher de musarder en larges méandres, comme il le fera plus loin après avoir franchi le seuil de Moulin Neuf.
A hauteur de son confluent avec le ruisseau de l’Argadil, avant d’avoir à éroder la colline de Tréziers, il change une nouvelle fois de direction et repart vers le nord-ouest. Là commençait une zone de terres incertaines. Au gré des crues son lit se déplaçait, reprenant une année ce qu’il avait donné une autre.
 

Petite crue de l'Hers en24 janvier 2001

 
Des reconnaissances seigneuriales de 1759 en portent le lointain témoignage. Les terres possédées en 1559 par la communauté de Tréziers au lieu dit les Emprieux  se trouvent en partie occupées par la rivière deux siècles plus tard. Ces parcelles se situaient à hauteur du gué du chemin reliant Tréziers à Lagarde.
Dans un autre acte, du 15 novembre 1763,  il est exposé que la rivière a emporté un champ  des héritiers de Guillaume Bonnéry de Malematte, situé à proximité d’ «Al Gua Sabatier ». Il faisait partie d'un groupe de parcelles dites à Maremorte, du nom d'un bras mort de l’Hers qui les bordait. Le gué Sabatier permettait au chemin, qui allait de Camon au moulin neuf du marquis de Lévis, situé en contrebas  du Cazal des Faures,  de traverser le ruisseau de l’Argadil.
 
Vers la fin du 19éme siècle l’Hers entreprit d’étendre sa zone de divagations  vers le sud-est, en amont de l’Argadil. Il s’employa à ronger la rive droite, menaçant les champs de La Fouiche.
 
Le registre des augmentations cadastrales qui consigne les modifications de bases d’imposition fiscale nous apprend  qu’en 1850  la rivière emporta lors des crues un bonne part des parcelles A249 et A250 soit 3,34 hectares de terre labourable et 1, 48 hectares de saussaie appartenant a M. Rouzaud de Saint Quentin. (2)
 
Autre crue exceptionnelle en juin 1875. Dans la basse vallée à Mazéres il atteint une cote record de 9 mètres. Le Conseil Général de L'Ariège met en place un service de surveillance des crues avec des stations d'observation sur l'Hers à Fougax et Belesta et sur le Touyre à Laroque d'Olmes puis à Lavelanet. Elles sont chargées de donner l'alerte. (3)

 

 
Lors de la crue de 1850  la métairie de La Fouiche venait d'être achetée par M. Bernard Pierre avocat à Pamiers. Pour mettre fin aux divagation de la rivière qui emportait ses terres il  fit renforcer les berges. Une jetée, prolongeant la rive droite de l’Argadil, fut aussi construite pour repousser le courant vers son lit originel, en limite du territoire de Lagarde. Le dispositif se révéla efficace pendant des décennies. Toute la zone se stabilisa. L’Hers s’éloigna quelque temps de la plaine de Tréziers. Au milieu du vingtième siècle il formait, en hautes eaux, juste en aval du confluent de l’Argadil, une île où la végétation établit rapidement un « breil » impénétrable. Des parcelles appartenant  au cadastre de Tréziers étaient à cheval sur le cours de la rivière.
 
Cependant avec le temps, sous les coups de crues plus violentes, la jetée se dégrada. La partie terminale, ébranlée, fut emportée par le flot. Le lit de la rivière se déplaça à nouveau, petit à petit, vers la plaine de Tréziers. Les « breils » de l’île à leur tour furent engloutis. Bientôt les meilleures terres de Tréziers et la station de pompage du village se trouvèrent menacées.
 

 
 
En 1958 la municipalité dirigée par Henri Roujol, après avoir consulté le Génie Rural, décida de construire  des gabions en épis pour briser la violence de la rivière et fixer son lit. Leur coût fut estimé à six cents mille francs. Les travaux furent confiés à l’entreprise Rech de Caudeval. L’ouvrage était constitué de  structures en grillage emprisonnant des cailloux concassés. L’élément de base se présentait sous la forme d’un parallélépipède d’un mètre carré de section et de trois mètres de long. Il fallut quatre vingt quatorze éléments pour constituer les gabions. Les uns protégeaient la berge des coups de butoir de la rivière. Les autres étaient assemblés en épis. Ils étaient censés briser le courant pour apprivoiser l’Hers. Cette opération se révéla particulièrement inefficace. Les éléments des gavions avaient été posés directement sur le gravier constituant le lit de la rivière, sans le moindre ancrage. En quelques mois les courants avec leurs tourbillons, parvinrent à affouiller, creuser, puis emporter les graviers qui supportaient les ouvrages. Ceux ci s’affaissèrent les uns après les autres, partirent en vrille, puis en définitive se disloquèrent. Cela d’autant plus facilement, qu’ils n’étaient pas rigides.
 
Un  gavion deprotevtion du rivage vers 1958
 
En 1967, nouvelles tentatives de canalisation de l'Hers, nouveaux remèdes. La mairie fait appel à l’entreprise de travaux publics Rescaniéres de Moulin Neuf. Le conseil municipal  a choisi de mettre en place un enrochement constitué de gros blocs de pierre dure. Le montant de l’opération est de deux cent quarante huit mille francs. Ces travaux freinent un peu l’érosion des berges, mais ils ne parviennent pas à fixer l’Hers qui à chaque crue menace davantage. Le lit de la rivière est de plus en plus proche du puits de la station de pompage qui alimente Tréziers en eau potable.
 
En septembre 1971 le conseil municipal réuni par le maire Joseph Monié prend cette fois une décision de bon sens. Si, comme lors des précédentes campagnes, on renforce la rive droite par un apport massif de roches, cette fois on décide  de creuser en complément un chenal conduisant le flot de la riviére vers la rive gauche. Le chantier fut confié à l’entreprise Rescaniéres de Moulin Neuf. Ces travaux eurent un résultat probant. Pour un temps l’Hers s’éloignait de la station de pompage.
 
TENTATIVE D'IRRIGATION DE LA PLAINE
A partir de 1870 le château de Tréziers est la propriété des Deumié. C’est une famille nombreuse, avec huit enfants. Parmi eux deux ont des capacités professionnelles qu’ils souhaitent mettre au service du domaine familial. Georges est ingénieur des mines. Marius est diplômé de l’Ecole d’agriculture de Grignon. Ils font le projet d’irriguer leurs terres de la plaine.
 
La rivière est barrée par une jetée édifiée à la Païchére. Un canal de dérivation est aménagé. Un dispositif à roue permet d’élever l’eau jusqu’à une rigole qui court sur un talus aménagé le long de l'ancien chemin de Tréziers à Lagarde, en limite sud de leur parcelle. Le barrage est ancré dans le lit de l’Hers par des pieux en chêne plantés à coup de masse. Cette jetée ne résista pas aux fortes eaux de la fonte des neiges. Près d’un siècle plus tard, au printemps 1977, en me promenant, j’eu la chance de découvrir un des pieux d’ancrage. Il était incomplet. Le fragment mesurait deux mètres vingt cinq de long, pour un diamètre de vingt deux centimètres. La pointe était renforcée par un cône en acier forgé se divisant en quatre pans d’environ cinquante centimètres.
 

 
Le projet hydraulique ne fut pas abandonné pour autant. Un deuxième ouvrage fut cette fois construit en gros blocs de pierre maçonnés. Il résistera plus longtemps. Cependant, petit à petit, crues après crues, grignoté par les courants, il s’affaissera. Un hiver dans un de caprices l’Hers changea son lit, l’ensevelissant sous les alluvions. Les ruines de la jetée étaient encore visibles dans les années 1950. Au bout du compte cette tentative d’irrigation fut un échec.
 
SOURCES :

(1) – Chroniques Romanes des Comtes de Foix composées au XVe siècle, Etude sur les limites et les châtellenies du Comté de Foix, Répertoire alphabétique, p 97, Arnaud Esquerrier et Miégeville, publiées par Félix Pasquier,  Gadrat Foix,1895.
(2) Registres du cadastre commune de Tréziers. 1G3
(3) Rapports du Conseil Général de l'Ariège, BNF 
4-LK16-1028
(4) hydro.eaufrance.fr

 
 

ISSN : 1626-0139 
 

01/11/2012

 
mail to : faure.robert@wanadoo.fr
 

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